"Il faut oublier ces choses" me
disait une vielle dame à qui je demandais au marché
du jeudi si elle se souvenait de Fritz Barnich. Il tenait la
pharmacie du Marché aux Légumes. Nous étions
face de cette pharmacie, devant le magasin "Au Panier d'or"
connu, à l'époque sous le nom de "Prosper
De Nul".
J'ai rencontré un arlonnais qui rentrait à Bruxelles,
venant du Canada. Nous étions à Chicago. Nos portes
d'embarquement étaient voisines et son avion avait deux
heures de retard. Nous avons parlé de tout et de rien.
a un moment je lui ai demandé pourquoi il y avait à
Arlon une place du 25 août.
"Sans doute en souvenir d'une rafle de juifs pendant la
guerre 40-45" m'a-t-il répondu. Il avait été
à l'école à Arlon. Ou bien les enseignants
ne savaient pas ou bien ils avaient "oublié".
Le 25 août 1944 j'avais huit ans.
C'étaient les grandes vacances. Mes parents m'avaient
mis au lit plus tard que pendant l'année scolaire. Notre
maison était au 14 rue des Capucins.
J'entend courir dans la rue, des coups
de feu claquent. Je me précipite vers la fenêtre.
Au travers des persiennes, je vois un homme couché sur
le ventre. Il porte un imperméable "mastique"
il est nu-tête et a les cheveux noirs plaqués en
arrière et brillants, "gominés". J'étais
sidéré. L'homme ne bougeait pas, il était
silencieux, il devait être mort... tué. Il devait
certainement y avoir autour du corps les boches qui l'avaient
assassiné, mais je ne les ai pas vus, je ne voyais que
cet homme mort. Je le vois encore maintenant dans mes cauchemards
!
Ce devait être un jour de pleine lune. Pour tuer l'homme,
il fallait "voir", or on ne pouvait pas éclairer
la nuit pour éviter les bombadements anglo-américains:
on devait "occulter". Les révèrbères
au gaz étaient donc éteints. Les assassins ont
du voir et j'ai vu, donc il devait faire "clair". Etait-ce
pleine lune ?
Ayant entendu que je traversais la chambre, mes parents sont
arrivés. "il ést dangereux de rester là"
m'ont-ils dit.
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Ils m'ont donc installé rapidement
dans une chambre qui donnait sur la Hetchegas. Je leur ai demandé
qui était l'homme de la rue. Ils ne savaient pas... Maintenant
je me demande pourquoi mes parents étaient habillés.
On était en pleine nuit. Comme beucoup d'arlonnais, ils
regardaient sans doute derrière les vitres ce qui se passait
dans la rue. Ils avaient peur ! Il ont dû voir l'arrestation
de Fritz Barnich, cette même nuit. Ils se demandaient "à
qui le tour..."
Ma mère pleurait, elle croyait que l'homme était
son frère René. Résistant, il était
peut-être en mission à Arlon et venait sans doute
chez nous pour échapper à l'ennemi. Il y avait
des résistants cachés dans la plupart des maisons
de la Hetchegas. L'homme semblait avoir été abattu
en courant vers la Hetchegas, un quartier populaire, plus hospitalier
... sans serrures aux portes.
Le lendemain matin je me suis rué
vers la porte d'entrée du magasin. Une vitrine, celle
du bas, avait été percée d'une balle. Il
faisait bon ce 25 août 1944, on pouvit laisser la porte
du magasin ouverte. Le corps du bas de la rue était recouvert
d'une couverture rouge sang dont les extrémités
étaient bordées de bandes noires.
Mon père m'a dit que la victime était le Docteur
Jean Hollenfelz et que cette nuit là, d'autres personnes,
dont le procureur du Roi Lucion avaient été assassinées
dans la rue...
Au bas de la rue des Capucins, là
où il y a maintenant une boulangerie, il y avait alors
la bijouterie Deruette. Le cadavre était au niveau de
cette bijouterie. Monsieur Deruette avait secouru celui qui gisait
sur les pavés de la rue. Constatant qu'il était
mort, il est rentré chez lui. Il a amené cette
couverture rouge dont il a recouvert le corps. Il avait disposé
la couverture avec beaucoup de soin. Faire cela cette nuit-là
était très courageux. Derrière leurs vitres,
les autres l'ont regardé.
Dans la matinée, des soldats allemands
sont arrivés avec une charette à bras, une charette
à clairevoie peinte en gris (Deux grandes roues derrière)
et ils ont chargé le corps. On est loin de "l'artiste
boche qui peint paisiblement le palais de jusice"
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