la nuit du 25 août 1944 à Arlon

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En octobre 2008 il y eut à Arlon un festival BD.

Ce festivail fut annoncé par une affiche. Sur l'affiche on voit un soldat allemand en uniforme de la guerre 40-45 devant une toile. Il peint sans doute l'ancien palais de justice. On voit aussi une "traction" noire. Là où il y a maintenant un char américain, l'affiche montre une dame vendant des BDs d'occasion.

Un des organisateurs, un liègeois, se mit à critiquer violemment Henry Bosseler qui s'était plaint du contenu de l' affiche. L'organisateur dit publiquement qu'avec des gens comme Henry, il n'y avait pas moyen de construire l'Europe.

Je suis solidaire d'Henry. Comme Henry je cherche à constuire l'Europe, mais pas n'importe quelle Europe.
Henry et sa famille ont vécu des choses que cet organisateur d'exposition n'a sans doute pas connues. Pendant cette guerre, l'uniforme des soldats allemands nous faisait peur. Nous redoutions ces "tractions" noires. Elles s'arrêtaient. Des allemands en sortaient en courant et emmenaient des hommes pour les torturer dans le bâtiment en face du Musée. Ces torturés étaient les pères de nos copains ... ou les copains de nos parents !

Construire l'Europe, ce n'est pas nier ces crimes, mais c'est faire en sorte que l'on en commette plus !

Je tiens à rappeler que le père d'Henry est mort en Allemagne . Il a été arrêté le 25 aoüt 1944. Je ne sais pas si les allemands ne l'ont pas emmené vers la prison d'Arlon dans une de ces "tractions" noires ! Henri ne parlait pas en son nom, il nous représente !


photos par J.P. HERVEG




"Il faut oublier ces choses" me disait une vielle dame à qui je demandais au marché du jeudi si elle se souvenait de Fritz Barnich. Il tenait la pharmacie du Marché aux Légumes. Nous étions face de cette pharmacie, devant le magasin "Au Panier d'or" connu, à l'époque sous le nom de "Prosper De Nul".

J'ai rencontré un arlonnais qui rentrait à Bruxelles, venant du Canada. Nous étions à Chicago. Nos portes d'embarquement étaient voisines et son avion avait deux heures de retard. Nous avons parlé de tout et de rien. a un moment je lui ai demandé pourquoi il y avait à Arlon une place du 25 août.

"Sans doute en souvenir d'une rafle de juifs pendant la guerre 40-45" m'a-t-il répondu. Il avait été à l'école à Arlon. Ou bien les enseignants ne savaient pas ou bien ils avaient "oublié".

Le 25 août 1944 j'avais huit ans. C'étaient les grandes vacances. Mes parents m'avaient mis au lit plus tard que pendant l'année scolaire. Notre maison était au 14 rue des Capucins.

J'entend courir dans la rue, des coups de feu claquent. Je me précipite vers la fenêtre. Au travers des persiennes, je vois un homme couché sur le ventre. Il porte un imperméable "mastique" il est nu-tête et a les cheveux noirs plaqués en arrière et brillants, "gominés". J'étais sidéré. L'homme ne bougeait pas, il était silencieux, il devait être mort... tué. Il devait certainement y avoir autour du corps les boches qui l'avaient assassiné, mais je ne les ai pas vus, je ne voyais que cet homme mort. Je le vois encore maintenant dans mes cauchemards !

Ce devait être un jour de pleine lune. Pour tuer l'homme, il fallait "voir", or on ne pouvait pas éclairer la nuit pour éviter les bombadements anglo-américains: on devait "occulter". Les révèrbères au gaz étaient donc éteints. Les assassins ont du voir et j'ai vu, donc il devait faire "clair". Etait-ce pleine lune ?

Ayant entendu que je traversais la chambre, mes parents sont arrivés. "il ést dangereux de rester là" m'ont-ils dit.

Ils m'ont donc installé rapidement dans une chambre qui donnait sur la Hetchegas. Je leur ai demandé qui était l'homme de la rue. Ils ne savaient pas... Maintenant je me demande pourquoi mes parents étaient habillés. On était en pleine nuit. Comme beucoup d'arlonnais, ils regardaient sans doute derrière les vitres ce qui se passait dans la rue. Ils avaient peur ! Il ont dû voir l'arrestation de Fritz Barnich, cette même nuit. Ils se demandaient "à qui le tour..."

Ma mère pleurait, elle croyait que l'homme était son frère René. Résistant, il était peut-être en mission à Arlon et venait sans doute chez nous pour échapper à l'ennemi. Il y avait des résistants cachés dans la plupart des maisons de la Hetchegas. L'homme semblait avoir été abattu en courant vers la Hetchegas, un quartier populaire, plus hospitalier ... sans serrures aux portes.

Le lendemain matin je me suis rué vers la porte d'entrée du magasin. Une vitrine, celle du bas, avait été percée d'une balle. Il faisait bon ce 25 août 1944, on pouvit laisser la porte du magasin ouverte. Le corps du bas de la rue était recouvert d'une couverture rouge sang dont les extrémités étaient bordées de bandes noires.

Mon père m'a dit que la victime était le Docteur Jean Hollenfelz et que cette nuit là, d'autres personnes, dont le procureur du Roi Lucion avaient été assassinées dans la rue...

Au bas de la rue des Capucins, là où il y a maintenant une boulangerie, il y avait alors la bijouterie Deruette. Le cadavre était au niveau de cette bijouterie. Monsieur Deruette avait secouru celui qui gisait sur les pavés de la rue. Constatant qu'il était mort, il est rentré chez lui. Il a amené cette couverture rouge dont il a recouvert le corps. Il avait disposé la couverture avec beaucoup de soin. Faire cela cette nuit-là était très courageux. Derrière leurs vitres, les autres l'ont regardé.

Dans la matinée, des soldats allemands sont arrivés avec une charette à bras, une charette à clairevoie peinte en gris (Deux grandes roues derrière) et ils ont chargé le corps. On est loin de "l'artiste boche qui peint paisiblement le palais de jusice"



Comme je l'ai dit plus haut, les allemands avaient aussi arrêté le pharmacien Barnich, un ami de mon père. Cette nuit-là, les arlonnais ont tout vu, ils étaient habillés toute la nuit. Ils se sont tus ! Pourquoi se sont - ils tus ? De chez nous on voit la maison Barnich, je l'ai vérifié hier.

"Madame Antoinette", une voisine pleurait, assise sur une chaise dans la cuisine. Elle expliquait à ma mère que les allemands avaient arrêté le curé-doyen Joseph Origer et un des vicaires (René Feck) à l'église Saint Donat. Je me suis mis à pleurer moi aussi parce que j'étais enfant de choeur à Saint Donat. Je ne connaissais pas le vicaire, mais j'aimais bien le doyen.

J'ai appris plus tard que le "Saint Nicolas" de la Hetschegas était Madame Antoinette: le doyen Origer lui prêtait les vêtements et la crosse du Suisse. Madame Antoinette cachait aussi le frère du doyen, le docteur Adrien Origer.

Cette nuit-là les allemands ont déporté beaucoup de personnes (une cinquantaine je crois, dont 25 arlonnais). Parmi elles il y avait le père de mes camarades d'école: Henri et Berthe Bosseler. La plupart des déportés sont morts dans le camp de Neuengamme.

A Arlon Il y a une rue des "Déportés", je me demande parfois si nos écoliers savent ce que ce mot veut dire !



Très longtemps après l'inauguration du buste de Paul Reuter qui est mort dans son lit après la libération... On a enfin placé une plaque rappelant le nom de ceux qui ont été arrêté le 25 août 1944.
Dans la cour de lHôtel du Nord, Il ya deux plaques, côtes à côtes, l'une en souvenir d'un commisaire assassiné par les allemands (en 14-18) et une autre qui flatte un ancien Bourgmestre. Les politiciens sont incorrigibles ...
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à gauche, la maison où habitait Achille Schokert et sa famille (8 rue Ermesinde, dans la Hetschegas), la maison vient d'être restaurée et a été vendue. au dessus la pharmacie de Fritz Barnich oùil habitait avec sa famille (place du Marché aux légumes)


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