Zaldoten (les soldats)

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L'écrivain


Les sodats cantonnés à Arlon ne savaient souvent ni lire ni écrire. Celui qui faisait son service militaire était en âge d'avoir une petite amie. Le plus souvent elle attendait au village le retour de l'élu. A Arlon, il y avait des écrivains (sic). L'écrivain était celui qui rédige une lettre d'amour pour un soldat illettré. Lorsqu'un soldat recevait une lettre, l'écrivain pouvait aussi la lui lire. A cette époque, on ne s'écrivait que des choses "convenables", des choses qui pouvaient être lues par un écrivain... On recevait même parfois des plis officiels et celui qui ne savait pas lire ne savait pas si l'envoi venait de l'être aimé ou du fisc. On se méfiait donc de ce que l'on écrivait.

Arlon était une ville polyglotte et l'écivain pouvait écrire en français, en allemand et même en flamin. Les écrivains ne connaissaient bien sûr pas le flamin: ils écrivaient en arlonnais. A cette époque, comme maintenant, il y avait beaucoup de dialectes flamins, on les a unifiés pour en faire le "lingala standard" que certains, pas tous, parlent au Nord. On l'appelle Néerlandais, mais on l'a aussi appelé ABN. L'arlonnais était, en ces temps-là, considéré comme une sorte de "flamin oriental". Les arlonnais comprennent les patois du Limbourg !

Il y avait à Louvain-Leuven un professeur de chimie athusien (Joseph Jungers) qui donnait cours aux flamands. Je lui ai demandé s'il connaissait le flamand et il m'a franchement répondu non. Je lui ai alors demandé comment il faisait avec les flamands (à cette époque déjà ils étaient forts susceptibles) et il m'a répondu qu'il donnait son cours en athusien. Il ajoutait qu'on le prenait pour un paysan limbourgeois mais que cela ne le gênait pas. Comme disait ma tante Adolphine, j'ai parlé l'athusien à Karachi et ils m'ont compris !

Bref, l'écrivain rédigeait les lettres... même en arlonnais.

Souvent, la jeune fille qui recevait la lettre ne savait pas lire non plus. Il y avait dans tous les villages des "écrivains" qui lisaient les lettres. la jeunes fille se rendait donc chez lui avec ses lettres. L'écrivain d'Arlon envoyait parfois la lettre directement à son collègue qui convoquait la jeune fille pour la lui lire. J'aurais voulu lire une de ces lettres. Je me demande ce que les écrivains s' écrivaient, parce que l'écrivain de la fille répondait... Il est d'ailleurs possible que l'écrivain ne lisait pas la lettre, il savait ce qu'elle pouvait contenir, ou ce que la jeune fille désirait y trouver. Je me demande même si les écrivains n'étaient pas eux aussi des illetrés.

Joseph Labranche, le cordonnier de l'Avenue Godefroid Kurth (près de la caserne Léopold) avait complètement modifié l'histoire:

Dans sa version il n'y avait pas soldat. Un étudiant en médecine à Liège envoyait lettre d'amour à une jeune arlonnaise. La jeune arlonnaise savait lire, mais elle était incapable de déchiffrer l'écriture du carabin. Elle alla donc chez le pharmacien Karlshausen, Grand'Rue (Il est mort, et c'est une perte, il était sympa et savait rire!). Karlshauseni prit connaissance du message et délivra un laxatif, demandant vingt francs à la jeune fille. (Pour ceux qui l'ignorent, la pharmacie d'en face était la pharmacie Massonnet et Dieu sait ce qu'il aurait délivré).

Les vieux et vrais arlonnais se souviennent de Karlshausen, ses cheveux blancs et ses yeux bleus. Se souviennent-ils d'Ovidum ? De toutes façons, Karlshausen faisait partie, avec Joseph Labranche, de la bande des arlonnais qui savaient rire...


La pharmacie Karlshausen était cette grande maison en brique rouge dans la Grand'rue. Maintenant Il y a toujours une pharmacie à cet endroit.

En face, il y avait et il y a encore une pharmacie.

Jadis, en face c'était la pharmacie Massonnet. Mr Massonnet fut avant guerre un échevin libéral. Dans ma famille on allait chez Barnich, puis Barnich étant mort, chez Karlshause, mais jamais chez Massonnet

Massonnet n'était pas un pur arlonnais, il avait un nom wallon. C'était un peu un étranger. Un pharmacien pour ces wallons qui venaient peupler la ville et lui faire perdre son charme germanique. Karlshausen, par contre, voila un nom bien de chez nous (même si Karlshausen est un petit village allemand près du Grand-Duché)...

Barnich était aussi pharmacien, son nom était encore plus arlonnais, mais lorsque Labranche raconta son histoire Fritz Barnich était déjà mort, déporté en Allemagne.


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