Cet après midi là, en pleine semaine, mon père
nous demanda, à ma soeur et à moi de nous "mettre
en dimanche". Il nous prit ensuite par la main comme il
le faisait quand nous allions promener. Nous avons été
par la place Didier, la rue de Diekirch, la rue des Faubourgs,
jusqu'à l'école communale du haut de la rue de
Neufchâteau (tout près de l'endroit où l'on
a jugé Dutroux).
Dans le hall de l'école, il y avait un grand catafalque
noir au sommet duquel il y avait un drapeau belge. Mon père
enleva son chapeau et se mit à prier silencieusement.
Je lui demandai pour qui était ce catafalque. Il me répondit
que c'était pour Fritz Barnich. Je n'avais jamais vu mon
père pleurer...
J'ai appris plus tard, qu'il n'y avait pas de cercueil sous le
catafalque, que le corps de Fritz Barnich ne reviendrait jamais
d'Allemagne. Il reposait quelque part là-bas avec la cinquataine
d'autres arlonnais déportés.
La pharmacie de Fritz Barnich existe encore, elle est quasi inchangée.
Mais c'est un autre pharmacien. C'est la pharmacie à côté
du petit GB, autrefois entre la "Boule Rouge" de mademoiselle
Deslosge et les galeries Ridley.
Quand nous étions petits, nous allions souvent à
la pharmacie. C'est là que nous achetions l'huile de foie
de morue, l'huile de ricin, la teinture d'iode, les chocolats
purgatifs, les sirops, les poires à lavements, les poires
a talc, le Pénateur (à cette époque, il
n'y avait pas de langes disposbales et les petits derrières
souffraient beaucoup), la phosphatine Falière....
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Du temps de Fritz Barnich, le
comptoir était dans le fond du magasin, prés de
la porte arrière. Il était perpendiculaire au comptoir
actuel. Près de l'entrée, il y avait un support
pour parapluies en fer torsadé gris, et un petit bassin
en émail blanc pour recueillir l'eau.
Fritz Barnich était une personnalité locale, les
gens le respectaient et il était membres de plusieurs
associations de commerçants. Il faisait sûrement
de la résistance, mais on ne disait pas cela aux enfants.
Il avait une fille plus agée que nous.
Nous aimions ce pharmacien. Il était toujours jovial.
Nous savions aussi qu'à côté de l'huile de
ricin, il vendait des bâtons de réglisse, de la
jujube et des pastilles "Valda". Etait-ce lui qui vendait
l'alcool de Ricqulès que nos grand-mères aspiraient
sur un sucre quand elles se sentaient mal ? Etait-ce lui qui
vendait le "Carbobel" et l' "Opocalcium Irradié"
? Etait-ce lui qui vendait l'ouate "Thermogène"
et la pommade "Diable Vert" contre les cors aux pieds
?
Un jour il donna deux brosses à dents pour enfants à
ma mère, disant qu'il pensait qu'il n'en trouverait plus
et que nous devions en prendre soin.
Le 25 aoùt 1944, les allemands le déportèrent
et il ne revint jamais, ni lui ni les autres. Il n'y a pas de
buste. Il n'y a pas de rue qui porte leurs noms. Un jour de marché,
une dame qui a connu cette époque , m'a dit: il vaut mieux
oublier ce qui s'est passé alors.
Si vous lisez ces lignes, vous comprendrez combien il est difficile
d'oublier: je revois ces évènements comme s'ils
s'étaient passés aujourd'hui.
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